AUSTÉRITÉ Un remède pire que le mal


N’importe quel étudiant en économie le savait : l’austérité ne pouvait qu’aggraver la récession. Mais le dogmatisme et le puritanisme l’ont emporté sur la raison, démontre le Prix Nobel d’économie Paul Krugman.

The New York Review of Books 

 

Paul Krugman

 Professeur d’économie et de relations internationales à l’université de Princeton, aux Etats-Unis, Paul Krugman, 60 ans, a obtenu le prix Nobel d’économie en 2008 pour ses travaux sur le commerce international. Il tient depuis 1999 une chronique dans The New York Times. Son dernier livre, Sortez-nous de cette crise… maintenant ! (Flammarion, 2012), est dédié “à tous les chômeurs, qui méritent mieux”.

 

 

En temps normal, la découverte d’une erreur arithmétique dans un article économique aurait été un non-événement. En avril ­dernier, cela a non seulement mis en émoi la communauté des économistes, mais cela a aussi fait les gros titres de la presse. A posteriori, on pourrait même affirmer que cette erreur a ­modifié l’orientation des politiques économiques.

Pourquoi ? Parce que l’article en question, “Growth in a Time of Debt” [La croissance en période de dette], signé par les économistes de Harvard Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, était devenu une ­véritable référence dans le débat sur la politique économique. Dès sa publication [en mai 2010], les “austériens” – partisans de l’austérité budgétaire et de coupes immédiates et sévères dans les dépenses publiques – se sont appuyés sur ses conclusions pour étayer leur position et attaquer leurs adversaires. Ceux qui affirmaient, comme l’avait soutenu autrefois John Maynard Keynes, que “le bon moment pour l’austérité, c’est le boom, pas la crise” – et qu’il fallait attendre que l’économie soit plus solide avant de procéder à des coupes – se sont vu rétorquer que Reinhart et Rogoff avaient prouvé qu’il serait désastreux d’attendre, car les économies sombrent dans le précipice dès que la dette publique dépasse 90 % du PIB.

Aucun article dans l’histoire de l’économie n’a probablement eu une telle influence immédiate sur le débat public. Le critère des 90 % a été brandi comme un argument décisif en faveur de ­l’austérité par des personnalités allant de Paul Ryan, l’ex-candidat à la vice-présidence qui ­préside la commission du Budget de la Chambre des représentants, à Olli Rehn, le responsable des Affaires économiques et monétaires de la Commission européenne, en passant par le comité éditorial du Washington Post. Aussi, la révélation que ces fameux 90 % résultaient d’erreurs de programmation, d’omissions de données et d’étranges techniques statistiques a brusquement fait passer un nombre remarquable de gens importants pour des imbéciles. Mais au fond le vrai mystère, c’est la raison pour laquelle Reinhart et Rogoff ont pu un seul instant être pris si au sérieux. La réponse est à chercher tant du côté de la politique que de la ­psychologie : l’austérité était et est toujours une solution à laquelle veulent croire de nombreux personnages puissants, ce qui les conduit à se jeter sur tout ce qui semble la justifier. Je reviendrai dans la suite de cet article sur cette volonté de croire en la rigueur. Mais d’abord il est utile de relater ­l’histoire récente de l’austérité en tant que doctrine et ­expérimentation politique.

Au commencement était la bulle. Début 2008, l’Amérique et l’Europe étaient au bord du gouffre. Elles étaient devenues trop dépendantes d’un marché immobilier en surchauffe, leurs ménages étaient surendettés, leurs secteurs financiers sous-capitalisés et exposés à un risque excessif. Tout ce qu’il fallait pour faire effondrer ces châteaux de cartes était un choc quelconque, et c’est l’implosion des titres américains adossés à des crédits hypothécaires qui a donné le coup de pouce fatal. A l’automne 2008, les bulles immobilières des deux côtés de l’Atlantique ont explosé, et toute l’économie de l’Atlantique Nord s’est engagée dans le désendettement, un processus dans lequel de nombreux débiteurs tentent – ou sont contraints – de régler leurs dettes en même temps.

Frissons. Pourquoi est-ce un problème ? A cause de l’interdépendance : vos dépenses sont mon revenu, mes dépenses sont vos revenus. Si vous et moi essayons de réduire nos dettes en réduisant nos dépenses, le montant de nos revenus respectifs en sera diminué – et une chute des revenus peut aggraver l’endettement, dans la mesure où elle génère aussi du chômage de masse.

Les étudiants en économie qui ont observé ce processus en 2008 et 2009 ont frissonné en ­réalisant que l’Histoire se répétait : il était ­évident que ce processus ressemblait beaucoup à celui qui a débouché sur la crise de 1929. D’ailleurs, dès le début de 2009, les historiens de l’économie Barry Eichengreen et Kevin O’Rourke publiaient des graphiques affolants montrant que la chute des échanges commerciaux et de la production industrielle en 2008-2009 était comparable point par point à celle enregistrée la première année de la grande crise mondiale des années 1929 à 1933.

Une nouvelle crise de 1929 était-elle sur le point d’éclater ? La bonne nouvelle était que nous avions ou pensions avoir de gros avantages par rapport à nos grands-parents, ce qui allait nous permettre de limiter les dégâts. Certains de ces avantages étaient, pourrait-on dire, structurels, d’autres étaient intellectuels.

Sur le plan structurel, le plus gros avantage était sans doute la façon dont les impôts et les systèmes de protection sociale agissent aujourd’hui comme des “stabilisateurs automatiques”. Même si les salaires chutent, l’ensemble des revenus ne baisse pas dans la même proportion, parce que les prélèvements fiscaux diminuent fortement et que les fonds publics continuent à alimenter les prestations sociales, le Medicare [régime d’assurance-maladie à destination des plus de 65 ans], les allocations-chômage et autres. De fait, l’existence de l’Etat providence moderne a permis d’instaurer un plancher aux dépenses totales, et par conséquent il empêche la spirale descendante de l’économie d’aller trop loin.

Sur le plan intellectuel, les décideurs connaissaient bien l’histoire de la crise de 1929 ; ­certains, comme [le président de la Banque centrale américaine] Ben Bernanke, ont été de grands spécialistes universitaires de la Grande Dépression dans une vie antérieure. Ils ont appris de Milton Friedman que c’est une folie de laisser les ruées sur les banques mettre à bas le système financier et qu’il est souhaitable d’inonder l’économie de liquidités dans les périodes de panique. Ils ont appris de John Maynard Keynes qu’en période de dépression la dépense publique peut être un moyen efficace de créer des emplois. Ils ont appris du désastreux tournant de Franklin Roosevelt vers l’austérité en 1937 qu’abandonner trop tôt la relance monétaire et budgétaire peut se révéler une énorme erreur.

Tout cela explique que, alors que la crise de 1929 s’était accompagnée à ses débuts de politiques aggravant la situation – relèvement des taux d’intérêt pour tenter de préserver les réserves d’or, diminution des dépenses pour équilibrer les budgets –, les années 2008 et 2009 se sont caractérisées par des politiques monétaires et budgétaires expansionnistes, notamment aux Etats-Unis, où la Réserve fédérale a non seulement raboté les taux d’intérêt, mais est intervenue sur les marchés pour acheter tout ce qu’elle pouvait, depuis les billets de trésorerie jusqu’aux titres de créance d’Etat à long terme, pendant que l’administration Obama faisait adopter un programme de baisse des impôts et d’accroissement des dépenses d’un montant de 800 milliards de dollars. Les initiatives européennes ont été moins spectaculaires ; mais, comme leurs systèmes de protection sociale étaient plus solides, de fortes politiques de relance étaient peut-être moins nécessaires.

Volte-face. Cela dit, certains économistes (j’en fais partie) ont souligné dès le début que ces mesures, même si elles étaient bienvenues, étaient trop modestes au vu de la puissance du choc économique. De fait, dès la fin de 2009, il était clair que, même si la situation s’était stabilisée, la crise économique était plus grave que n’avaient voulu l’admettre les décideurs et durerait sans doute plus longtemps que ce qu’ils avaient escompté. On aurait donc pu s’attendre à une deuxième série de plans de relance. Or on a assisté à une volte-face. L’ouvrage de Neil Irwin The Alchemists [Les alchimistes, éd. Penguin, avril 2013] nous fournit la date et le lieu où les grands pays avancés sont brusque­ment passés de la relance à l’austérité. C’était en février 2010, à Iqaluit, dans l’Arctique canadien, où les ministres des Finances du G7 étaient réunis en sommet. “Dans les solitudes glacées du Canada, note Neil Irwin, les dirigeants de l’économie mondiale convinrent que le grand défi auquel ils étaient ­confrontés avait changé. L’économie semblait être sur la voie du redressement ; il était temps de détourner leur ­attention du soutien à la croissance. Fini les mesures de relance.” De fait, le tournant de l’austérité fut extrêmement réel et extrêmement prononcé [voir graphiques p. 39].
Description : Graphiques

A première vue, c’était un virage surprenant. On apprend en première année d’économie que la baisse des dépenses publiques réduit la demande globale, ce qui entraîne un ralentissement de la production et une dégradation de l’emploi. Cela peut être souhaitable quand l’économie est en surchauffe et que l’inflation augmente ; quand ce n’est pas le cas, les conséquences négatives d’une réduction des dépenses publiques peuvent toutefois être compensées. Les banques centrales peuvent réduire les taux d’intérêt, ce qui entraîne une augmentation de la dépense privée. Cependant, aucune de ces conditions ne prévalait au début de 2010 et ne prévaut aujourd’hui. Les principales économies avancées étaient et sont toujours profondément déprimées, et l’on n’observe aucun signe de pression inflationniste. Les taux d’intérêt à court terme sont proches de zéro, ce qui laisse très peu de marge à la politique monétaire pour compenser la réduction des dépenses publiques. Ainsi, si l’on s’en tient aux manuels d’économie, il semblerait que toutes ces mesures d’austérité aient été prises de façon extrêmement prématurée et que l’on aurait dû attendre pour les mettre en œuvre que l’économie se soit rétablie.

La question est donc de savoir pour quelle raison les dirigeants économiques ont montré un tel empressement à jeter ces manuels par la fenêtre.

L’une des réponses est que beaucoup d’entre eux ne les ont en réalité jamais crus. L’establishment politique et intellectuel allemand ne s’est jamais reconnu dans les principes économiques keynésiens ; tout comme une bonne partie du Parti républicain aux Etats-Unis. Au plus fort d’une crise économique aiguë – comme durant l’automne 2008 et l’hiver 2009 –, ces voix dissidentes pouvaient être étouffées. Mais, une fois que les choses se sont calmées, elles se sont fait entendre avec force.

En plus de ce facteur sous-jacent, deux événements se sont produits au début de 2010 : la crise grecque et la publication de travaux de recherche économique apparemment rigoureux qui confortaient les austériens. Don du ciel. La crise grecque a été un choc pour tout le monde, y compris pour le gouvernement qui a pris ses fonctions en octobre 2009. Cette nouvelle équipe savait qu’elle serait confrontée à un déficit budgétaire – mais ce n’est qu’une fois aux commandes qu’elle a découvert que ses prédécesseurs avaient trafiqué les comptes et que le déficit ainsi que la dette cumulée étaient beaucoup plus importants que ce que quiconque avait pu imaginer. Tandis que les investisseurs commençaient à prendre la mesure de la situation, la Grèce d’abord, puis la plus grande partie de l’Europe ont été entraînées dans un nouveau type de crise – une crise liée non pas à des défaillances bancaires, mais à des défaillances d’Etats incapables d’emprunter sur les marchés mondiaux.

Cette crise était un don du ciel pour les antikeynésiens. Ils nous avaient mis en garde contre les dangers des déficits ; la débâcle grecque ­semblait montrer à quel point la prodigalité budgétaire peut être dangereuse. Aujourd’hui encore, quiconque se prononce contre la rigueur, sans même aller jusqu’à affirmer que nous avons besoin de nouvelles mesures de relance, doit s’attendre à être accusé de vouloir transformer les Etats-Unis (ou la Grande-Bretagne) en une nouvelle Grèce.

Si la Grèce fournissait dans le monde réel l’exemple à ne pas suivre, Reinhart et Rogoff fournissaient l’explication mathématique. Leur article montrait non seulement que la dette nuit à la croissance, mais encore qu’il existe un “seuil”, une sorte de point de déclenchement : quand la dette excède 90 % du PIB, la croissance s’enraye. La Grèce, bien entendu, avait dépassé ce chiffre magique. Mais, surtout, les principaux pays avancés, dont les Etats-Unis, présentaient de gros déficits budgétaires et flirtaient avec le fameux seuil. Il suffisait ­d’ajouter le cas de la Grèce aux conclusions de Reinhart-Rogoff pour justifier un virage net et immédiat en faveur de l’austérité.

Mais cela ne risquait-il pas d’avoir un impact négatif immédiat ? Rien à craindre, répondait une autre publication universitaire très remarquée parue en 2009, Large Changes in Fiscal Policy: Taxes Versus Spending [Grands changements dans la politique budgétaire : impôts contre dépenses], d’Alberto Alesina et Silvia Ardagna [de Harvard]. Les deux auteurs s’y livrent à une violente offensive contre l’affirmation keynésienne qu’une réduction des dépenses dans une économie atone ne fait que l’affaiblir encore plus. Comme Reinhart et Rogoff, ils présentent des faits historiques pour étayer leur démonstration. D’après Alesina et Ardagna, les coupes sévères dans les dépenses des pays ­avancés sont généralement suivies d’une expansion, et non d’une contraction. L’explication, selon eux, est qu’une austérité budgétaire résolue donne confiance au secteur privé et que ce surcroît de confiance compense largement les effets de la réduction des dépenses publiques.

Comme le montre bien Mark Blyth dans Austerity: The History of a Dangerous Idea [L’austérité : ­histoire d’une idée dangereuse, éd. Oxford University Press, mai 2013], cette idée s’est propagée comme un feu de prairie. Alesina et Ardagna ont présenté leurs travaux en avril 2010 au Conseil pour les affaires économiques et financières du Conseil des ministres européen ; leur analyse a très vite été reprise dans les déclarations officielles de la Commission européenne et de la Banque centrale européenne. En juin 2010, Jean-Claude Trichet, alors président de la BCE, déclarait ainsi : “L’idée que les mesures d’austérité pourraient entraîner une stagnation est incorrecte. […] En fait, dans les circonstances actuelles, tout ce qui contribue à accroître la confiance des ménages, des entreprises et des investisseurs dans la solidité des finances publiques est bon pour la croissance et pour la création d’emplois. Je suis fermement convaincu que, dans les circonstances présentes, des politiques inspirant la confiance vont renforcer et non entraver la reprise économique, car la confiance est aujourd’hui le facteur essentiel.” Du pur Alesina-Ardagna.

Orthodoxie. Et c’est ainsi que dès l’été 2010 une solide orthodoxie de l’austérité s’est imposée chez les décideurs européens et a acquis une certaine influence de ce côté-ci de l’Atlantique. Examinons maintenant comment les choses ont tourné au cours des trois années qui se sont écoulées depuis.

Il est malaisé d’identifier de façon précise les effets d’une politique économique. Les gouvernements en changent généralement avec réticence, et il est difficile de distinguer les effets des demi-mesures qu’ils adoptent de tout ce qui se passe par ailleurs dans le monde. Le plan de relance d’Obama, par exemple, a été à la fois temporaire et plutôt modeste si on le rapporte à la taille de l’économie américaine : il ne représentait guère plus de 2 % du PIB et a été mis en œuvre dans une économie secouée par la plus grave crise financière survenue en trois générations. Dans quelle mesure peut-on attribuer au plan de relance ce qui s’est passé de 2009 à 2011 ? Personne ne le sait vraiment.

Mais le virage de la rigueur après 2010 a été si serré, notamment dans les pays européens ­endettés, que la prudence habituelle n’est plus de mise. La Grèce a instauré des hausses d’impôt et une réduction des dépenses équivalant à 15 % du PIB ; l’Irlande et le Portugal lui ont emboîté le pas pour un montant équivalant à 6 % de leur PIB ; ces mesures ont ensuite été intensifiées année après année.

Les résultats ont été désastreux. L’économie des pays contraints à cette rigueur a dégringolé, de manière plus ou moins proportionnelle au niveau d’austérité.

On a bien entendu tenté, notamment au sein de la Commission européenne, de minimiser ces résultats. Mais le FMI, après avoir soigneusement examiné les données, non seulement a conclu que l’austérité avait eu des effets économiques ­négatifs majeurs, mais a fait son mea culpa, reconnaissant avoir sous-estimé ces effets.

Ainsi, trois ans après le tournant de la rigueur, les espoirs comme les craintes des austériens paraissent avoir été mal inspirés. L’austérité n’a pas restauré la confiance ; les déficits n’ont pas provoqué de crise. Pourtant, la rigueur n’était-elle pas fondée sur des recherches économiques sérieuses ? Il s’est avéré que non : les travaux cités par les austériens comportaient de sérieuses failles.

Sans tambour ni trompette. La première idée qui s’est effondrée a été celle de la rigueur expansionniste. Avant même que les politiques d’austérité européennes n’aient montré leurs effets, l’article d’Alesina-Ardagna ne résistait plus à l’examen. Des chercheurs du Roosevelt Institute ont relevé qu’aucun des exemples d’austérité conduisant à une expansion de l’économie qu’invoque l’article ne s’inscrit dans un contexte d’effondrement économique ; des chercheurs du FMI ont constaté que l’évaluation par Alesina-Ardagna des politiques budgétaires n’avait qu’un lointain rapport avec les changements réels de politique. “Dès la mi-2011, écrit Mark Blyth, le soutien empirique et théorique à l’austérité expansionniste a commencé à se ­désagréger.” Petit à petit, sans tambour ni trompette, l’idée que la rigueur pouvait booster l’économie a disparu de la scène publique.

Reinhart et Rogoff ont tenu plus longtemps, même si leur travail avait dès le début suscité de sérieuses questions. Dès juillet 2010, Josh Bivens et John Irons, de l’Economic Policy Institute, avaient identifié à la fois une erreur manifeste – une ­mauvaise interprétation des statistiques américaines ­portant sur la période de l’immédiat après-guerre – et un grave problème conceptuel. Reinhart et Rogoff n’apportaient pas la preuve qu’une dette élevée entraînait une croissance faible plutôt que l’inverse, et d’autres éléments indiquaient que cette dernière hypothèse était la plus probable. Mais ces critiques n’avaient guère eu d’impact.

Bizarreries. C’est pourquoi, en avril dernier, la révélation des erreurs commises par Reinhart et Rogoff a provoqué un choc. Malgré l’importance qu’avaient prise leurs travaux, ils n’avaient encore jamais rendu publiques leurs données. Ils ont fini par transmettre leurs feuilles de calcul à Thomas Herndon, un étudiant de troisième cycle de l’université du Massachusetts à Amherst, qui le­­-s a trouvées très bizarres. Il a décelé une erreur dans des formules de calcul Excel, qui n’avait toutefois qu’une influence minime sur les conclusions. Mais, surtout, le corpus de données n’intégrait pas ­plusieurs pays alliés – Canada, Nouvelle-Zélande et Australie – qui avaient émergé de la Seconde Guerre mondiale avec un endettement élevé tout en affichant une solide croissance. Enfin, les chercheurs avaient utilisé un critère d’évaluation pour le moins étrange, puisque chaque “épisode” d’endettement élevé, qu’il soit survenu pendant une seule année de stagnation ou au cours d’une période de dix-sept années de croissance vigoureuse, comptait autant.

Ainsi le “seuil” des 90 % s’évanouissait, et les histoires effrayantes qu’on nous racontait pour vendre l’austérité perdaient toute crédibilité.

Sans surprise, Reinhart et Rogoff ont tenté de défendre leurs travaux ; leurs réponses ont été au mieux faibles, au pire évasives. En réalité, les effets apparents sur la croissance d’une dette passant de… disons 85 % à 95 % du PIB sont minimes et ne justifient en rien cette panique qui a si fortement influencé les politiques économiques récentes.

La théorie de la rigueur se trouve donc dans une bien mauvaise passe. Ses prévisions se sont révélées fausses ; les travaux académiques qui la fondaient se sont couvert de ridicule. Mais, comme je l’ai souligné, rien de tout cela (à l’exception de l’erreur dans les feuilles de calcul Excel) n’aurait dû surprendre : les principes fondamentaux de la macroéconomie auraient dû inciter chacun d’entre nous à s’attendre à ce qui est arrivé.

Mais alors pourquoi cette théorie a-t-elle exercé une telle emprise sur l’élite ? Tout le monde aime les histoires édifiantes. “Car le salaire du péché, c’est la mort” est un message bien plus satisfaisant que“parfois ça merde”. Nous désirons tous que les événements aient une signification. Appliqué à la macroéconomie, ce désir de dégager un sens moral nous prédispose à croire aux récits qui attribuent la douleur d’une crise aux excès du boom qui l’a précédé – et nous conduit peut-être à penser que la douleur est nécessaire, qu’elle fait partie d’un inévitable processus de nettoyage. Quand, pendant la crise de 1929, [le secrétaire d’Etat au Trésor] Andrew Mellon a conseillé à Herbert Hoover de laisser la dépression suivre son cours afin de “purger la pourriture” du système, beaucoup de gens étaient moralement d’accord avec lui.

Dans The Alchemists, Neil Irwin analyse les motivations de Jean-Claude Trichet, le président de la Banque centrale européenne, quand il recommandait la mise en œuvre de sévères politiques d’austérité. “Trichet partageait un point de vue, particulièrement répandu en Allemagne, qui était enraciné dans une sorte de moralisme. La Grèce avait trop dépensé et s’était trop endettée. Elle devait réduire ses dépenses et résorber ses déficits. Si elle montrait suffisamment de courage et de détermination politique, les marchés la récompenseraient en réduisant le coût de ses emprunts. Il avait une foi inébranlable dans le pouvoir de la confiance.”

Alors l’impulsion austérienne ne serait-elle qu’une affaire de psychologie ? Non, elle comporte aussi une bonne part d’intérêt bien compris. Comme l’ont souligné de nombreux observateurs, l’abandon des plans de relance peut être interprété, en quelque sorte, comme la volonté de donner priorité aux créanciers sur les travailleurs. L’inflation et la faiblesse des taux d’intérêt sont mauvaises pour les créanciers, même si elles favorisent la création d’emplois ; réduire les déficits publics dans un contexte de chômage de masse peut aggraver la récession, mais cela accroît les chances des détenteurs d’obligations d’être entièrement remboursés. Je ne pense pas que quelqu’un comme Jean-Claude Trichet ait consciemment et cyniquement servi des intérêts de classe aux dépens du bien-être général. Mais son sens de la moralité économique correspondait parfaitement aux ­priorités des créanciers, et cela tombait bien.

Les riches s’en sortent bien. Notons également que, si depuis la crise financière la politique économique est un lamentable échec, elle n’a pas été si mauvaise que ça pour les riches. Le chômage de longue durée se maintient à un niveau jamais vu, mais les bénéfices des entreprises se sont redressés ; le revenu médian végète, mais les indices boursiers des deux côtés de l’Atlantique ont retrouvé leur niveau maximal d’avant la crise. Il serait peut-être excessif de dire que les 1 % les plus riches profitent de la dépression, mais il est clair qu’ils n’en souffrent guère, et cela a probablement quelque chose à voir avec la volonté des décideurs politiques de persister dans la voie de l’austérité.

C’est une histoire terrible, notamment en raison des immenses souffrances qu’ont entraînées ces erreurs politiques. Mais c’est aussi une histoire profondément inquiétante pour ceux qui aiment à penser que la connaissance peut améliorer le monde. Les décideurs et les leaders d’opinion se sont servis de l’analyse économique comme un poivrot se sert d’un lampadaire : pour s’appuyer, pas pour être éclairé. Les économistes qui ont dit à l’élite ce qu’elle voulait entendre ont été célébrés, malgré les nombreuses preuves de leurs erreurs ; et, bien qu’ils aient souvent eu raison, les économistes critiques ont été ignorés.

La débâcle de Reinhart-Rogoff a fait naître parmi ces derniers l’espoir que la logique et l’évidence commencent enfin à compter. Mais il est trop tôt pour dire si, à la suite de ces révélations, la théorie de l’austérité va vraiment relâcher son emprise sur la politique économique.

Paul Krugman

Réactions — A couteaux tirés

“Plus personne ne porte de gants dans la querelle académique sur les mérites de l’austérité”, constate The Wall Street Journal. Le 25 mai, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff ont ainsi publié une longue lettre ouverte à Paul Krugman. “Cher Paul, […] nous admirons vos anciens travaux scientifiques, qui nous ont influencés jusqu’à aujourd’hui, écrivent les deux économistes. Mais, depuis ces dernières semaines, votre comportement spectaculairement incivil nous a profondément déçus. Vous nous avez attaqués personnellement, pratiquement sans arrêt, dans vos chroniques du New York Times et sur votre blog. Et vous avez doublé la mise dans The New York Review of Books, en nous accusant cette fois de ne pas avoir partagé nos données.” Or, ajoutent-ils, ces données étaient disponibles sur leur site web depuis 2010. Ce qui, selon The Wall Street Journal, n’est qu’à moitié vrai : seule une partie des informations nécessaires à la réplication de leurs travaux était publiée en ligne.
“Tout cela pourrait continuer sans fin, eux et moi avons encore des choses à dire”, a rétorqué Paul Krugman sur son blog, dès le 26 mai. Et dans ce billet intitulé “Reinhart et Rogoff ne sont pas contents”, il en remet une couche.